Les
Écrits, 1972
Sur
le fonctionnement des expositions, à propos de Documenta
5.
in
catalogue Documenta 5, Cassel , 1972,
section 17, p. 29, 2 ill., repris in Buren, Daniel, Les
Écrits (1965-1990), Tome I : 1965-1976, Bordeaux, capcMusée
d'art contemporain, 1991, p. 261-262
Exposition
d'une exposition
De
plus en plus le sujet d'une exposition tend à ne plus être
l'exposition d'œuvres d'art, mais l'exposition de l'exposition
comme œuvre d'art.
Ici,
c'est bien l'équipe de Documenta, dirigée
par Harald Szeemann, qui expose (les œuvres) et s'expose
(aux critiques). Les œuvres présentées sont
les touches de couleurs – soigneusement choisies –
du tableau que compose chaque section (salle) dans son ensemble.
Il y a même un ordre dans ces couleurs, celles-ci étant
cernées et composées en fonction du dess(e)in de
la section (sélection) dans laquelle elles s'étalent/se
présentent. Ces sections (castrations), elles-mêmes
« touches de couleurs » – soigneusement choisies
– du tableau que compose l'exposition dans son ensemble
et dans son principe même, n'apparaissent qu'en se mettant
sous la protection de l'organisateur, celui qui réunifie
l'art en le rendant tout égal dans l'écrin-écran
qu'il lui apprête. Les contradictions, c'est l'organisateur
qui les assume, c'est lui qui les couvre.
Il
est vrai alors que c'est l'exposition qui s'impose comme son propre
sujet, et son propre sujet comme œuvre d'art.
L'exposition
est bien le « réceptacle valorisant(1) » où
l'art non seulement se joue mais s'abîme car si hier encore
l'œuvre se révélait grâce au Musée,
elle ne sert plus aujourd'hui que de gadget décoratif à
la survivance du Musée en tant que tableau, tableau dont
l'auteur ne serait autre que l'organisateur de l'exposition lui-même.
Et l'artiste se jette et jette son œuvre dans ce piège,
car l'artiste et son œuvre, impuissants à force d'habitude
de l'art, ne peuvent plus que laisser exposer un autre : l'organisateur.
D'où l'exposition comme tableau de l'art, comme limite
de l'exposition de l'art(2).
Ainsi,
les limites créées par l'art lui-même pour
lui servir d'asile, se retournent contre lui en l'imitant, et
le refuge de l'art que ses limites constituaient, se révèle
en être la justification, la réalité et le
tombeau.
Février
1972
1.
In catalogue 18 Paris IV 70, post-face par
Michel Claura.
2.
Cf. « Rahmen » in Position Proposition, livre
édité par le Musée de Mônchengladbach,
janvier 1971.
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