Les
Écrits, 1988
Texte d'introduction à Photos-souvenirs
1965-1988
in Daniel Buren, Photos-souvenirs 1965-1988, Villeurbanne,
Art édition, 1988, p. 3-7, repris in Buren, Daniel,
Les Écrits (1965-1990), tome III, capcMusée
d’art contemporain de Bordeaux, 1991, p. 345-354
Au
fait
L'étourdi
Il
ne viendrait à l'esprit de personne – sauf dérangement
cérébral profond – de confondre un crocodile
avec la photo de celui-ci, ni le contraire d'ailleurs, sous peine
de déconvenues pouvant être fatales à l'étourdi.
Si l'on admet aujourd'hui assez aisément, sous nos latitudes
du moins, que peu de gens se trompent encore entre l'image d'une
chose et cette chose-là (même lorsque l'image est
hologramme), il n'en va pas de même dans le domaine de la
reproduction photographique des œuvres d'art par rapport
à ces dernières et ce, surtout dans l'art contemporain,
que ces œuvres soient d'ailleurs planes ou spatiales, peu
importe.
Ce prologue en forme de mise en garde me semble être, ici
avant que d'aborder ce livre d'images, la moindre des recommandations
afin que les photos qui suivent ne nous prennent pas trop aisément
dans leurs rets. Et ce n'est pas tout !
Attention, « ceci n'est pas une pipe » pourrait, en
l'adaptant «ceci n'est pas un objet d'art », ou bien
: « ceci n'est pas une copie conforme », par exemple,
se conjuguer pour chacune des quatre cents photos qui suivent
et leur servir d'exergue.
L'œil
du photographe
Mais
alors, que sont ces photos ?
D'abord, des photos-souvenirs, c'est-à-dire des photos
sans prétention et uniquement cela, comme l'indique le
titre. Seulement voilà, cette simplification de l'annonce,
presque anecdotique, voire un rien touristique, si elle laisse
augurer que l'on va bien voir des photos, ne dit en revanche rien
du type de souvenir qui les accompagne. Par exemple, s'agit-il,
en tant qu'auteur des photos, du souvenir que j'ai des travaux
qu'elles représentent ? Certainement pas. Et le souvenir
que j'en ai s'éloigne encore un peu plus lorsqu'il s'agit
de photos prises par d'autres. Par conséquent, il est probable
qu'il en est de même pour tous ceux qui ont vu et ont été
témoins des travaux photographiés, c'est-à-dire
qu'entre leurs souvenirs propres et ceux restitués par
la photo, la distance est grande, la frustration aussi, à
moins, sans doute, d'être subjugué et de croire alors
à l'objectivité de la photo en tant que document
d'une part, et à la fiabilité de l'œil du photographe
d'autre part, se substituant à celui de tous les autres,
croyances que je ne partage pas.
La
mémoire défaillante
Que se passe-t-il alors avec ces photos ?
Ce
qui se passe, en fait, pour les témoins directs de l'événement,
c'est que, la photo-souvenir agissant comme une sorte de grille,
elle aide la mémoire et la trompe à la fois en ajoutant
– et
ceux apportés par la photo ravive les premiers au détriment
des seconds. La photo-souvenir joue alors comme un signal qui
enclencherait un processus de ré-activation de la mémoire,
donc du sujet ; c'est alors une photo-rappel. Dans les moins bons
cas, c'est le contraire qui se passe et l'on risque fort alors
de voir la mémoire défaillante être submergée
par celle, impérieuse, de la photo qui s'y imprime, oblitérant
le sujet en s'y superposant et, lui faisant écran, devenir
une photo-oubli. En ce sens, la photo-souvenir devient alors la
superposition « caméléonesque
» d'une image sur une autre, la seconde venant –sous
prétexte de mémorisation – accélérer
le processus d'oubli du souvenir qu'on avait de la première
en s'y substituant et réussissant ainsi une sorte de palimpseste
parfait. Et comme sur un vieux manuscrit, où filtrent encore
entre les signes et, sous le grattage, quelques réminiscences
de l'original, c'est seulement en y prenant soin, et non sans
quelques efforts, que les photos ci-après laisseront transparaître
la raison profonde de leur présence.
La photo-souvenir
La photo alors, par rapport à ceux et celles
qui ont vu et expérimenté le travail-événement
qu'elle illustre, sert d'aide-mémoire, donne la preuve
de l'existence formelle passée – ou présente
d'ailleurs – de la chose photographiée.
Mais alors, pourquoi ce titre et son utilisation constante depuis
plus de vingt ans, accompagnant toutes les reproductions publiées,
s'il ne s'agit même pas du souvenir du travail que peuvent
avoir les quelques témoins oculaires de celui-ci, à
commencer par moi ?
Tout d'abord, parce que le terme lui-même est volontairement
choisi pour son aspect quelque peu négatif, passif, et
tente ainsi, immédiatement, de réduire l'impact
que la photo peut avoir d'emblée. Ensuite, parce que si
la photo en question parle bien de souvenir, il ne s'agit pas
exactement de celui auquel on s'attendait. La photo-souvenir,
après avoir éventuellement rappelé quelques
détails tangibles qu'elle a enregistrés –
nom d'une rue,
image possible et choisie parmi des milliers. Et dans votre esprit,
maintenant, jamais rappel de ce travail mais souvenir de sa photo.
Et c'est d'autant plus troublant que, si la rémanence des
images visuelles peut subsister un court instant après
la disparition de l'excitation objective qui la provoque, jamais
la photographie, en revanche, n'est le rémanant de l'objet
qui l'a suscitée. Le seul cas où cela est possible
est celui où la chose photographiée est elle-même,
et déjà, une photographie. Dans ce cas, et dans
ce cas seulement, la distance de l'objet à son sujet est
infiniment petite, infra-mince pourrait-on dire. Nous ne passons
pas d'un type d'objet à un autre, du modèle à
sa reproduction, mais d'un type de reproduction à un autre
qui lui est semblable en tous points. Et quand bien même
il y aurait une perte – infime – d'un objet à
l'autre, on n'en reste pas moins dans le vif du sujet. Dans tous
les autres cas, la photo est bien objet spécifique intrinsèque,
à son tour sujet à spéculation, étranger
par nature à ce qui est photographié.
La
trahison
En
d'autres termes, la photo est à son tour création,
voire créatrice. C'est pour cela que le passage d'un type
de travail visuel – voire même de type représentatif
– à sa reproduction par un autre système (ici
photographique), dans la mesure où les différences
constitutives de ces deux systèmes sont hétérogènes,
voire contradictoires malgré les apparences, ce passage,
disais-je, est toujours discutable. C'est pour cela que la reproduction
d'un tableau, d'un objet, pour aussi parfaite qu'elle puisse être,
en est toujours, définitivement, la trahison. A fortiori,
lorsqu'il ne s'agit ni d'objets, ni de tableaux mais d'espaces
entiers. La trahison de la reproduction est alors à son
comble et il s'agit ici, consciemment, de l'éclairer, de
la débusquer et de la déclarer pour ce qu'elle est.
Surtout, et ne l'oublions pas, que le sujet auquel toutes ces
photos se réfèrent, est un travail-événement
dont certains des principes, parmi les plus significatifs, incluent
la multiplication des points de vue, la mobilité des spectateurs
et l'élargissement de la vision au sens propre. Ces caractéristiques
brisent, entre autres éléments, le cadre habituel
de I'œuvre, en l'occurrence le questionnent. Ou, si l'on
préfère, c'est le cadre qui se définit sans
cesse, à chaque fois et à chaque pas, selon chaque
déplacement de chaque spectateur. Or, que fait principalement
la photographie ? Elle cadre ! Elle s'impose.
Une
lecture divergente
Et pendant ce temps, l'outil visuel rayé,
matériau à proprement parler infini, traverse les
espaces et les contextes les plus disparates, permet de rendre
sensibles des lieux différents, des échelles différentes,
grâce à un espacement blanc-couleur-blanc... toujours
identique à lui-même et ce, quelles que soient sa
position et la situation, générant ainsi une lecture
divergente de par la multiplicité des couches traversées
à la rencontre d'un même d'où naissent les
différents. Matériau, outil-visuel, qui sépare
sans cesse d'un espace à l'autre, d'un étage à
l'autre, d'un genre à l'autre, en se différenciant
sans cesse. Clôtures qui s'ouvrent et qui se referment,
de gauche à droite, de haut en bas, de l'avant vers l'arrière
et vice versa; bifurcations incessantes. Et que fait la photographie
? Elle aplatit ! Tranquillement. Elle impose ses règles
de convergence à un système dont tous les effets
et efforts ont pour but d'occasionner la divergence. Et ce ne
sont pas trois photos d'un même sujet, prises de trois angles
différents, qui suffiront à réduire, à
ôter la surpuissance de la photo en ce domaine. Ces trois
photos, à chaque fois, « re-cadrent » du particulier
qu'elles sur-définissent plus qu'elles ne définissent,
en fait qu'elles « finissent » bel et bien ! Alors
que les points de vue possibles et multiples sont libres, inattendus,
spectaculaires ou anodins, demandent à être découverts,
la photo anéantit ces « qualités » en
les signalant à l'attention. Ce qui était offert
gracieusement dans le travail, au risque d'être insoupçonné,
de passer inaperçu, s'impose ici. Ce qui se dérobait
s'exhibe. C'est ici la photo qui se « souvient » et
nous rappelle à son souvenir.
La
ligne de démarcation
Ainsi en va-t-il des logiques propres à
deux systèmes contradictoires, de la photo-souvenir au
souvenir de la photo. Et pour ceux, parmi vous, dont la photo
va, seule, permettre de se forger une image et un souvenir, il
ne faut pas oublier qu'il s'agit ici de documents indicatifs,
allusifs même, qui dépendent entièrement de
la chose photographiée certes, mais ne peuvent en aucun
cas la remplacer, ni s'y substituer. C'est l'une des raisons pour
lesquelles le soin le plus extrême a toujours été
pris en ce qui concerne la présentation et l'utilisation
de ces photos. Jamais, par exemple, elles n'ont été
exposées pour « parler » d'un travail qui ne
pouvait être présenté dans le même endroit,
encore moins pour venir le remplacer et, de ce fait, n'ont jamais
été vendues à la place du travail photographié,
quand bien même cette alternative aurait été
et reste, dans bien des cas, la seule façon « raisonnable
» et admise de monnayer son travail. Et c'est bien parce
que cette démarche est largement utilisée comme
palliatif par ceux qui ne peuvent vendre l'œuvre originale
et qui ne s'aperçoivent pas du danger qu'ainsi ils lui
font courir, qu'il est devenu si difficile d'utiliser la photographie
comme simple document libre de tout autre caractère. C'est
pour cela aussi que la ligne de démarcation entre la photo-souvenir
reproduite à des milliers d'exemplaires (cartes postales,
livres, affiches, journaux, catalogues...) et son exposition publique
comme œuvre unique et vendable en Galerie ou en Musée,
ne doit jamais être franchie sous peine que la photo, de
moyen, ne devienne fin en soi, abolissant alors, et définitivement,
son modèle et accède grâce à ses propres
caractéristiques, ses charmes et son pouvoir – qui
ne sont pas minces mais incompatibles totalement avec ceux du
sujet photographié – au statut d'œuvre à
part entière, oblitérant pour toujours l'original.
Devenant, de surcroît, objet
manipulable, ce à quoi la source soit ouvrait par rapport
à son utilisation et à sa vente soit échappait
totalement, sans commune mesure avec les lois existantes du marché,
alors que la photographie renforce et conforte celles-ci.
C'est pourquoi, de l'œuvre à sa photographie, et parce
qu'on reste dans le domaine du visuel, tant de précautions
sont à prendre et que les mises en garde, si elles ne prétendent
d'aucune façon résoudre le problème, entendent
bien, en revanche, le poser et empêchent qu'on ne l'élude.
Un regard actif
La reproduction photographique d'un travail visuel,
quel qu'il soit, ne va pas de soi. Son exposition en tant qu'ersatz
encore moins. Il faut donc lire ce livre – je devrais principalement
dire : regarder ces photos – avec indulgence, en ce qui
concerne les contraintes, limitations et contradictions du procédé
utilisé par rapport à ce dont il est censé
rendre compte, et vigilance, en ce qui concerne l'effet d' «
embellissement » qu'il produit car, entre autres caractéristiques,
la photo est séduisante et, là aussi, un distinguo
d'importance est à faire entre la beauté de l'œuvre,
quand elle existe, et celle d'un tout autre ordre, si elle en
a, produite par la photographie qui la transmet. D'autre part,
les œuvres sont photogéniques, c'est-à-dire
qu'elles produisent, photographiées, un effet qu'on peut
trouver, si l'on n'y prend garde, supérieur à l'effet
produit au naturel, dans le lieu, parce que l'effet de réduction,
au propre comme au figuré, particulier au langage photographique,
rend plus aisée, parce que plus traditionnelle –
en la simplifiant à l'extrême – la lecture
ouverte, fluide, complexe et non autoritaire, à laquelle
le spectateur se trouve confronté « in situ ».
C'est le passage d'un regard actif et en profondeur – il
faut discerner parmi des éléments hétéroclites,
se baisser, marcher, monter, descendre, revenir sur ses pas –
à un regard passif et plat ; la photo mâche et restitue
digérées, en abolissant les distances, les «
dissonances », polissant et figeant tout ce qui s'y cadre.
La photo est allusion et illusion. Présenter ces photos
c'est donc, en grande partie, et même sans franchir le pas
consistant à les vendre comme œuvre à la place
de l'original, trahir et pas seulement une fois et d'une seule
façon ce qui les induit.
Le
miroir qui les sépare
Mais alors, pourquoi donc des photos ?
Justement
parce qu'elles trahissent. Je m'explique : tout d'abord, cette
trahison est nette et fine à la fois. Jamais ici, la photo
ne remplace, en tant qu'objet, ni le sujet ni l'événement
photographié. Elle l'éclaire au besoin, le truque
à l'occasion, mais ne le remplace jamais et, n'étant
ni vendable ni échangeable en tant qu'œuvre, ne permet
en aucun cas et paradoxalement, de faire l'économie de
son modèle, mais permet à celui-ci en revanche de
faire, quand il le faut, l'économie du Musée. D'autre
part, en trahissant, les photos passent d'un camp, d'un champ,
dans un autre. Elles jouent un autre jeu, incompatible avec celui
du travail, de l'événement, qui les produit, les
incite. Elles en méprisent, enfin, tous les principes,
au point même d'en ériger d'autres, « sous
leur nez », qui leur sont opposés. Sous prétexte
de reproduire un travail, elles en produisent un autre en tous
points différents. Différence et opposition qui
se retrouvent tout autant dans les caractères formels de
la photo par rapport à ceux de son sujet, que dans le regard
et l'attention que chacun d’eux requiert. Trahison revendiquée
donc, et qui nous mène finalement à la découverte
de deux projets hétérogènes, le premier produisant
le second, et à leur rupture radicale en tant qu'objets
de connaissance (et non à la croyance habituelle d'une
quelconque homogénéité de l'un et de l'autre),
laissant d'un côté l'œuvre et de l'autre, la
photo-souvenir. Seul, le miroir qui les sépare, qui les
trahit, permet alors de déchiffrer le premier grâce
au second.
Il est au demeurant bien entendu que l'œuvre pré-existe
toujours à sa photo et qu'elle peut même fort bien
s'en passer, l'inverse étant faux. La photo, en revanche,
« survit » souvent à l'œuvre
et devient ainsi le gage de son existence éphémère.
Trahissant, elle devient ainsi le siège d'une mémoire
paradoxale. Photo-souvenir, elle oublie l'essentiel et fait de
cette absence un oubli actif questionnant. Elle ne se souvient
pas à notre place mais crée du souvenir en partant
d'un modèle qui lui, encore
existant ou détruit, n'est en aucun cas arraché
à son lieu d'origine quel qu'il soit, mais lui reste fidèle,
toujours à sa place – celle-ci ne devenant pas inéluctablement
celle du Musée qui, sauf préoccupation spéciale
et explicite, n'en est jamais la destination finale. Le Musée
est l'un des points d'origine possibles de l'œuvre et peut,
si celle-ci est acquise, et dans ce cas seulement, devenir également
le point, le lieu définitif de sa présentation,
de sa destination. Dans ce cas, on peut dire que l'œuvre
n'est pas seulement acquise par le Musée mais que celle-ci
l'a également acquis.
L'acquisition est alors réciproque.
Au
sujet de l'objet qui...
Ce que réussit la photo-souvenir, c'est
bien d'empêcher le Musée d'acquérir ce qui
ne lui est pas destiné, tout en indiquant – pièce
à conviction – que l'œuvre a bien existé,
l'extirpant d'un oubli total qui n'aurait pas manqué de
s'instaurer et dont seul le Musée aurait alors pu profiter.
En ce sens, la photo-souvenir sert, comme le Musée, à
conserver. Cependant, les deux types de conservation sont bien
différents. L'un déforme explicitement, édulcore
et restitue, à travers un autre médium qui jamais
ne s'expose, une information à décrypter au sujet
de... Tandis que l'autre, plus subtilement, déforme plus
encore, tout en les gardant à peu près, les apparences
de l'objet qui s'y expose. Le premier est, par rapport aux problèmes
de la conservation
et du souvenir, un palliatif du second, mortel lui, s'il s'appropriait,
sous prétexte de conserver et d'exposer in extenso, ce
qui lui échappe pour ne lui avoir jamais été
destiné. Serait-ce dire que toutes les œuvres, dès
qu'elles peuvent être photographiées, sont en revanche
toutes destinées à la photographie ? Bien sûr
que non, et une telle conclusion serait non seulement hâtive
mais une contre-vérité, et c'est la raison des précautions
essentielles dont nous parlions précédemment. La
photo, par rapport à l'œuvre en est la notation fugace,
partiale et partielle. Elle est aussi différente de l'œuvre
que pouvait l'être une gravure par rapport au tableau quand
celle-ci était l'unique moyen
de colporter celui-là.
Destination
– destitution
La photo-souvenir est aussi, un peu, une sorte
de rétroviseur montrant que la seule collection rétrospective
du travail ne peut s'effectuer qu'à travers ses images
et dans le corps d'un livre, et non dans celui d'un Musée.
D'autre part, la photo-souvenir permet ainsi de regarder en arrière
sans se retourner. À moins d'y prendre garde, maître
du jeu, le Musée anéantit, quant à lui, en
surexposant contre leur volonté, tous les travaux qui ne
lui sont pas explicitement destinés. Lieu-dit de la conservation
et de la mémoire, ce qui ne s'y trouve pas tombe immanquablement
dans l'oubli. Ce qui ne veut pas dire – quant à la
mémoire des choses – que ce qui s'y trouve y est
représenté sans filtre ni objectif, plus fidèlement
que ne peut le faire la photographie. Loin de là, et tout
faux-pas dans la logique interne d'un travail, entre son lieu
d'origine et sa destination, le fera échouer définitivement,
surtout si le récif où il s'éventre n'est
autre qu'un Musée. Il ne s'agit plus alors de la trahison
qu'effectue la photo-souvenir par rapport à l'événement,
comme nous venons de le voir, mais bien de la destitution pure
et simple de l'œuvre à laquelle nous assistons, par
simple monstration loin et hors du lieu de l'événement.
Et l'intégrité du travail, son exigence par rapport
à chacune de ses destinations, valent bien de prendre ici
le risque d'en parler, d'en permettre une certaine information,
à travers la photo-souvenir, quitte à le trahir
de la façon que l'on sait, plutôt que de succomber
à la tentation, plus lucrative et séduisante qui,
sous les mêmes prétextes d'information et de conservation,
l'anéantiraient bien plus sûrement, en l'exposant
dans un lieu pour lequel il n'est pas destiné.
Dans ce sens, on s'aperçoit qu'à trahison, trahison
et demie et que la plus traître des deux n'est pas celle
qu’on croit, qu'une trahison qui se revendique comme telle
pallie une autre, plus traître encore, parce que moins évidente,
et qu'entre deux maux il faut choisir le moindre. C'est pourquoi
les pages qui suivent, intitulées « photos- souvenirs »,
pour discutables qu'elles soient vis-à-vis de la mémoire,
(celle qu'elles ravivent et celle qu'elles créent) affirment
en même temps, grâce aux changements de médium
et à la multiplication des supports, la distance qui les
sépare de l'œuvre. Ainsi, la photo vit sa propre différence
en désœuvrant littéralement son modèle.
Elle le trahit toujours, le menace parfois mais le rend également
mémorable.
Terminé à Séoul, octobre 1988
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