Voici
un livre où sont recueillis cinq textes qui tous furent
écrits, partiellement ou dans leur ensemble, entre 1967
et 1970 et éparpillés dans leurs publications respectives
entre 1968 et 1973 selon les nécessités et les possibilités.
Certains même n'ont jamais été publiés
dans leur langue ou pays d'origine (note 1), d'autres sont inédits
en anglais (note 2). Ce recueil, qui n'est pas exhaustif de la
période considérée et qui exclut en outre
tous les textes écrits depuis 1970, reproduit in extenso
les textes tels qu'ils ont été publiés et
ce sans ajouts ni rectifications bien que certaines modifications
me sembleraient aujourd'hui utiles. Pourquoi alors présenter
ainsi des textes qui pourraient ne plus être les mêmes
? Parce qu'il me semble que ce qui aujourd'hui ne me satisfait
pas pour avoir été mal ou imparfaitement formulé,
incomplet ou même superficiel, n'est dû qu'à
une évolution que seule la pratique picturale m'a permise
et que ces textes ne gagneraient rien à être, ni
ne mériteraient d'être, aujourd'hui réactualisés
ou oblitérés et qu'au contraire ce qui peut maintenant
en être retenu et lu n'en peut prendre que plus d'actualité
(note 3).
Ces cinq textes, dont le dernier date déjà de trois
années – et depuis lors la pratique picturale s'est
évidemment considérablement développée
–, laissent immédiatement percevoir qu'une telle
pratique, si elle n'est – ne peut être – innocente
des textes regroupés ici – étant entendu que
ces textes eux-mêmes ne pourraient être bien sûr
illustrations de ce qu'ils ne pouvaient concevoir puisqu'aussi
bien ils étaient eux-mêmes dictés par une
série de réflexions occasionnées par les
travaux qui les précédaient –, se trouve bien
loin en avant, débordant les limites que ces textes même
avaient constituées. On peut dire également sans
risque de se tromper qu'en trois années le monde de l'art,
l'art, ont évolué, ce qui veut dire piétiné.
Les textes ici réunis sont presque devenus « historiques »,
car le travail auquel ils se rapportent et en fonction duquel
en tout état de cause, ils devraient être lus, a
démontré depuis que les textes en question n'étaient
qu'une approche située dans le temps (le temps où
ils étaient écrits). En d'autres termes, le travail
dont il s'agit est à l'heure actuelle plus avancé
de beaucoup que les textes ci-après, dans la mesure où
ce travail n'a jamais été figé. Mais les
textes, dans leur fixité, ont gardé toute leur validité
en ce qu'ils concernent aussi tout ce qui, en dehors du travail
dont ils seraient l'écho, continue de perpétuer
l'art comme toujours.
Pourquoi donc tant de circonspection avant de donner à
lire des textes somme toute déjà anciens ? Pour
ne pas donner à ces textes plus d'importance qu'ils n'en
ont et pour mettre le lecteur en garde également en face
du danger de facilité et d'illusion dont ils peuvent être
porteurs. La facilité d'abord, qui pourrait permettre à
quiconque lit ou a lu ces textes de se dispenser de voir les œuvres,
sous prétexte qu'ils sont suffisamment explicites, et de
se sentir exempté de porter son attention sur les travaux
dont les textes sont pourtant le produit et que certes les travaux
expliquent. L'illusion, deuxième danger, est d'autant plus
sournoise qu'elle serait le résultat d'une confusion faite
entre les écrits et les travaux alors que leur distinction
même en fait leur existence. Qu'il y ait interaction du
texte à l’œuvre c'est indéniable mais
ce serait commettre un contresens absolu que d'oublier celui qui
engendre l'autre:à savoir ici I'œuvre le texte, et
non l'un et l'autre miroirs se reflétant indéfiniment.
Rester dans le rapport texte (théorie)/œ0uvre (pratique)
c'est s'enfermer dans la fausse dialectique. Ici, il est primordial
de bien comprendre que l'impulsion vient de I'œuvre. Car
la confusion entre les textes et les œuvres peut être
d'autant mieux entretenue que s'il est relativement aisé
de
réunir une sélection des textes écrits (et
ce recueil même en est un exemple) ou même tous les
textes dans leur intégralité en un seul volume et
en toutes langues, il est et serait absolument impossible de réunir,
c'est-à-dire d'exposer ensemble tous les travaux faits
depuis novembre 1965 en une seule exposition rétrospective,
puisqu'aussi bien leur dispersion et leur apparition/disparition
successives est d'une certaine façon leur principe.
D’où la relative facilité des textes que l'on
peut se procurer par rapport à l'extrême difficulté
de voir les travaux qui sont cependant indispensables à
la compréhension même des textes. La différence
de nature entre les textes et l'œuvre peinte dont il s'agit
qui, si l'on n'y prend garde, pourrait, en « favorisant »
le texte, plus facile à cerner, occulter quelque peu l'œuvre,
ne doit pas faire perdre de vue que les textes en questions offrent
à juste titre la possibilité précisément
de cerner, de discerner, le champ dans lequel le travail peint
se trouve inscrit. De la sorte, les textes serviront de prévention
contre ceux (les « critiques » qui seraient tentés
de définir par habitude le travail comme en-soi. Dans le
même temps, ils sont également auto-prévention
contre ceux (les « critiques ») qui voudraient
voir dans les dits textes ce qu'il n'y aurait pas dans le travail
peint.
D'ailleurs l'une des phrases qui revient le plus souvent sous
leur plume n'est-elle pas: « il y a plus à
lire qu'à voir », ou pire encore : « œuvre
illustrant les idées émises dans les textes ».
Ce genre d'interprétation est complètement faux
évidemment puisque les textes ne sont au mieux que l'écho
des œuvres, mais aussi très révélateur
de ceux qui les profèrent, car cela prouve d'une part qu'ils
n'ont jamais vu le travail en question et donc pas compris les
textes qu’il s'y rapportent, mais aussi que tout est bon
pour échapper à ce qui est le plus dérangeant,
c'est-à-dire l'œuvre elle-même, et cela même
en prenant appui sur les propres textes qu'elle a produits.
Par ailleurs, ces textes ne sauraient et ne peuvent en aucun cas
se substituer à l'œuvre sur laquelle ils s'appuient
(note 4).
Une fois encore ces textes ne peuvent être théoriques.
Si théorie il y a, ce sera, pour un peintre, dans sa peinture/pratique
qu'elle apparaîtra. Le texte permet ainsi de parler de ce
dont la peinture ne peut, puisqu'aussi bien elle ne s'appréhende
qu'au coup d'œil. Le texte permet aussi dans un domaine –
celui de l'art, réservé soi-disant au silence, en
fait au silence des créateurs au bénéfice
du bavardage des exégètes et autres chiens de garde
des idéologies dominantes –, de débusquer
et d'affirmer clairement ce que d'aucuns voudraient taire à
savoir par exemple les rapports entre l'économique, l'esthétique,
le politique, le pouvoir, l'idéologie, la critique, l'artiste
et l'œuvre, c'est-à-dire comment ces rapports s'imbriquent
et s'articulent entre eux pour enfin agir et déterminer
telle ou telle œuvre de façon irrémédiable
et souvent bien inattendue si l'on aborde dialectiquement la question
de savoir comment ces enchaînements fonctionnent en décryptant
ce que l'art entretient de mysticisme. Ces rapports sont très
importants à effectuer, d'autant plus que leurs effets
sont bien souvent rédhibitoires (note 5).
Le texte peut permettre donc de tirer l'art de l'ineffable et
également donner quelques armes pour le sortir de son contentement
béat, ce qui n'ira pas sans mal.
Il ne doit pas se trouver non plus parole abstraite parlant d'on
ne sait où, mais bien soutenir une lutte dans un domaine
précis - artistique - contre toutes les formes de pouvoir
que l'œuvre et l'artiste à la fois subissent et imposent.
C'est au cœur de cette lutte dans un domaine précis
et limité que se placent les textes ci-après et
le besoin de les écrire afin de reprendre un peu de la
parole que certains usurpateurs ont cru bon de monopoliser.
La pratique picturale entreprise depuis 1965 est le lieu d'où
parlent les textes, textes qu'il ne s'agit aucunement de minimiser
mais bien de situer le plus justement possible à leur place.
Puissent-ils alors extirper de l'œuvre petit à petit
tout ce qu'on peut en dire et remplir ainsi leur fonction didactique.
Puissent-ils également ne pas masquer leur objet et permettre
de voir enfin ce qu'ils ne peuvent dire : la peinture.
1.
"It Rains, it Snows, it Paints", et "Function of
the Museum".
2. "Limites Critiques".
3. Le lecteur ne doit pas perdre
de vue que les textes peuvent aider à la formulation de
quelques concepts fondamentaux et que, même maladroits,
ils sont toujours plus instructifs et neufs que ceux qu'un quelconque
critique, historien ou autre écrivain de l'art pourrait
commettre si tant était qu'il en eût le désir.
Situation soit dit en passant qui peut expliquer certaines fureurs
!
4. En revanche, on peut émettre
l'hypothèse que le travail pictural, base de ces textes,
aurait très bien pu s'en passer. Seulement, il en a été
autrement et il serait aujourd'hui aussi stupide de privilégier
les textes par rapport aux oeuvres que de prétendre qu'on
peut ignorer qu'ils existent. Je me permettrai encore d'ajouter
ceci : que les oeuvres considérées sous-tendent
bien d'autres choses qu'aucun des textes que j'ai pu écrire
n'a encore soulevé et ne soulèvera peut-être
jamais. Il serait donc pour le moins léger de s'en tenir
aux textes comme sens univoque de l'oeuvre.
5. Un exemple:
mettons en rapport un objet artistique quel qu'il soit, de préférence
considéré d'après les critères en
vigueur comme une œuvre de première importance et
sa valeur marchande. Que devient, quelle signification prend,
une œuvre dont la valeur marchande est telle qu'elle ne peut
appartenir qu'à celui qui peut se la payer ? Cette
œuvre disparaît puisqu'elle est ôtée,
exclue du regard des autres. En d'autres termes le possesseur/propriétaire
de l'œuvre en question devient le seul garant de son objet
et, par là, se juxtapose et même remplace au niveau
même du" donner à voir" le rôle dévolu
jusque là au créateur lui-même, puisqu'aussi
bien il peut désormais décider si, oui ou non, d'autres
vont avoir le « droit » de regarder. L'œuvre
ainsi dérobée aux regards par le simple fait qu'on
peut, en l'achetant, la posséder/l'annihiler, devient ainsi
paradoxalement une nouvelle fois faite/défaite et ce par
une tierce personne qui s'en est « payé » le
droit. Et ceci bien entendu est le lot de toute œuvre, sans
exception, dans notre système et fait donc partie, potentiellement,
de toute œuvre faite sans souci de cette échéance.
Mais ceci est généralement pudiquement éludé
car admettre que toute œuvre d'art est détournée
de son sens (quelqu'il soit), c'est-à-dire réduite
par le simple fait qu'économiquement elle peut n'importe
quand être soustraite au regard d'un certain nombre au profit
d'un seul (ou présentée publiquement d'une façon
inadéquate, ce qui revient presque au même), serait
accepter de se trouver en face d'une contradiction mortelle puisque
l'art en vit et que la seule façon d'y échapper
serait de changer radicalement le sens et la fonction de I'œuvre,
et certainement aussi de ce fait celle de l'artiste. Mais ceci
est une autre histoire... J'ajouterai que cet exemple est également
dicté par le travail pictural entrepris dont l'un des aspects
– et non des moindres – pose de facto le
problème de son appropriation par autrui, et ce rapport,
en des termes tout à fait différents; ici encore
le texte vient dire ce qui est déjà en jeu dans
le travail pictural.